Cap-Haïtien : entre embellissement et brutalité administrative
Les autorités de Cap-Haïtien affirment vouloir revitaliser cette ville côtière historique. L’objectif, du moins sur le papier, est largement partagé : rétablir l’ordre, améliorer l’esthétique et renforcer le potentiel touristique de la ville. Mais la manière dont cette initiative est menée suscite de vives inquiétudes. L’application brutale des mesures, le délai extrêmement court et l’absence d’alternatives pour les commerces concernés ont transformé cette opération d’assainissement urbain en un véritable choc social et économique.
L’opération a débuté par la démolition de constructions le long du boulevard de Cap-Haïtien, après que les propriétaires n’aient reçu qu’un préavis de 72 heures. Le délégué départemental, Marc Présumé, a expliqué que l’objectif était de dégager les trottoirs, et non de démolir indistinctement les commerces. Selon lui, les autorités ciblaient les constructions empiétant sur l’espace piétonnier, et non l’ensemble du boulevard. Pourtant, dans la pratique, des restaurants, des hôtels, des boîtes de nuit et de petits commerces de services – dont beaucoup sont des piliers de l’économie locale – ont été partiellement ou totalement détruits, sans plan de relocalisation, ni indemnisation, ni accompagnement pour la transition.
Cette approche est particulièrement problématique dans un pays où le secteur informel est essentiel à la survie économique. Pour de nombreux Haïtiens, les petits commerces de rue ne sont pas une option, mais leur seule source de revenus.
Haïti a connu sept années consécutives de contraction économique, et l’entrepreneuriat est déjà mis à rude épreuve. Dans ce contexte, détruire ces commerces ne revient pas simplement à « rétablir l’ordre », mais à anéantir des moyens de subsistance. Certains entrepreneurs s’en remettront peut-être, mais beaucoup d’autres non.
La contradiction est frappante. Tandis que les autorités agissent avec fermeté contre l’occupation des trottoirs, des problèmes urbains bien plus urgents restent sans solution : problèmes d’assainissement chroniques, coupures d’électricité prolongées, routes dégradées, dysfonctionnements des ports et aéroports, et quasi-absence de services publics de base.
Le boulevard lui-même est devenu un espace dynamique précisément parce que d’autres quartiers de la ville étaient abandonnés, sales, sombres et dangereux. Des investisseurs ont comblé le vide laissé par l’État. Or, ce même État démantèle aujourd’hui le peu d’activité économique qui subsiste, à quelques semaines du Carnaval, sans proposer de solution alternative cohérente.
Cette opération a également soulevé de vives inquiétudes quant à la violence d’État. Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrent un commissaire du gouvernement agressant physiquement un citoyen menotté et déjà sous le contrôle de la police. L’opération de dégagement a été menée en présence du délégué départemental Marc Présumé et du commissaire du gouvernement Éno Zéphirin, avec l’appui d’engins lourds du ministère des Travaux publics et d’unités de la Police nationale haïtienne.
Les autorités insistent sur le fait que la campagne se poursuivra, notamment par l’enlèvement des conteneurs et des remorques, suivi d’un « nettoyage » du boulevard, sans toutefois préciser de calendrier. Par ailleurs, des commerçants affirment que certaines constructions ont été érigées avec des autorisations municipales, une allégation rejetée par les autorités qui maintiennent qu’aucun permis local ne peut prévaloir sur les lois protégeant l’espace public.
Au fond, la question n’est pas de savoir s’il faut dégager les trottoirs. L’ordre urbain est important. Le tourisme est important. L’espace public est important. La question est de savoir comment procéder. Passant d’une forme d’anarchie à une autre, Cap-Haïtien reste prisonnière d’une gouvernance marquée par une mauvaise planification, un manque de concertation et un déficit de vision. Remplacer l’activité économique par des décombres, en pleine récession prolongée, risque d’aggraver la pauvreté, d’alimenter le ressentiment et d’affaiblir la confiance dans les institutions publiques.

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