En Haïti, les banques disposent d’importantes liquidités, mais une part relativement faible de ces ressources est transformée en prêts destinés aux ménages et aux entreprises. Cette situation ne concerne pas seulement le secteur bancaire : elle limite la capacité des Haïtiens à investir, à développer une activité, à acquérir des équipements ou à construire un patrimoine.
- Le crédit privé reste presque à l’arrêt : il n’a progressé que de 0.3 % en valeur nominale en 2025 et a encore reculé de 24 % en termes réels.
- Les banques financent peu l’économie productive : le ratio crédit-dépôt est tombé à 22 %, tandis que le commerce concentre 37.7 % des prêts et l’agriculture seulement 0.7 %.
- Cette faiblesse freine la création de richesse : ménages, PME, agriculteurs et entrepreneurs disposent de moins de moyens pour investir, acheter des équipements, développer leurs activités et créer des emplois.
Selon la Banque de la République d’Haïti, le portefeuille net de crédit n’a progressé que de 0.3 % en valeur nominale entre septembre 2024 et septembre 2025, après des contractions de 15.2 % en 2024 et de 9.6 % en 2023. En tenant compte de l’inflation, le crédit a encore reculé de 24 % en termes réels.
Des dépôts qui financent peu l’économie réelle
Le ratio crédit-dépôt est tombé à 22 %, contre plus de 70 % en moyenne dans la région. Autrement dit, pour 100 gourdes déposées dans les banques, environ 22 seulement sont transformées en prêts.
Dans un environnement jugé risqué, les banques privilégient davantage les bons BRH, les bons du Trésor et d’autres placements. La part des prêts dans leurs actifs a ainsi été divisée par deux entre 2019 et 2025.
Cette prudence peut protéger les établissements financiers, mais elle réduit leur participation directe au financement de l’activité économique.
Ce que cela signifie dans la vie quotidienne
Pour un ménage, l’accès limité au crédit peut rendre plus difficile l’achat d’un logement, d’un véhicule de travail ou d’équipements professionnels.
Un commerçant qui souhaite augmenter son stock doit souvent utiliser ses propres économies ou emprunter dans un circuit informel. Un artisan peut reporter l’achat d’une machine qui lui permettrait de produire davantage. Un agriculteur peut manquer de financement pour acheter des semences, des engrais, une pompe d’irrigation ou transporter sa récolte.
Même lorsqu’un prêt est disponible, son coût peut être élevé. Les taux moyens sur les prêts en gourdes ont varié entre 12 % et 18 %, tandis que les taux maximaux pouvaient atteindre 20 % à 28 %. Dans le même temps, la rémunération moyenne des dépôts restait inférieure à 1 %.
Moins de crédit, moins de création de richesse
Le crédit permet normalement d’investir aujourd’hui en utilisant une partie des revenus futurs. Une petite entreprise peut emprunter pour acheter du matériel, installer des panneaux solaires, ouvrir un nouveau point de vente ou recruter des employés.
Sans financement, ces projets sont retardés ou abandonnés. Les entreprises restent petites, leur productivité augmente difficilement et les possibilités de créer des emplois diminuent.
Cette situation avantage aussi ceux qui disposent déjà d’un patrimoine ou de revenus stables. Les autres restent dépendants de leur épargne personnelle, ce qui peut renforcer les inégalités et ralentir la mobilité économique.
Le nombre de comptes de prêts confirme cette contraction : il est passé d’environ 100 000 au début de la décennie à 44 621 en septembre 2025, soit une baisse de plus de moitié en cinq ans.
Peu de financement pour les secteurs productifs
Le crédit bancaire est largement concentré dans le commerce de gros et de détail, qui représente 37.7 % du portefeuille. Les prêts aux particuliers comptent pour 17.3 % et les industries manufacturières pour 16 %.
L’agriculture, la sylviculture et la pêche ne reçoivent que 0.7 % du crédit total. Les bâtiments et travaux publics en absorbent 4.4 %, et le transport, l’entreposage et les communications 2.4 %.
Cette répartition favorise davantage la circulation des marchandises que l’augmentation durable de la production nationale.
Un accès très inégal selon les régions et le genre
Le département de l’Ouest concentre 75.6 % du crédit bancaire, contre 6.4 % pour le Nord, 4.7 % pour l’Artibonite et 3.3 % pour le Sud. Environ 75 % des dépôts sont également collectés dans la région métropolitaine.
Les femmes restent aussi désavantagées. Elles reçoivent 36.7 % des prêts en gourdes accordés aux particuliers, et seulement 24.9 % des prêts en dollars.
L’inclusion financière ne consiste donc pas uniquement à ouvrir des comptes ou des succursales. Elle suppose aussi que les ménages, les femmes, les agriculteurs et les entrepreneurs des villes de province puissent réellement accéder à des financements adaptés.
Pourquoi les banques prêtent-elles moins ?
La prudence des banques s’explique en partie par la détérioration de la qualité du crédit. Le taux moyen de prêts improductifs a atteint 13 % en 2025, contre 11.5 % un an auparavant.
Face aux difficultés des emprunteurs, la BRH a autorisé des moratoires couvrant 21 milliards de gourdes, soit environ 17 % du portefeuille brut de prêts.
Dans ce contexte, les banques hésitent à financer des entreprises dont les marchés, les locaux ou les chaînes d’approvisionnement peuvent être perturbés par l’insécurité.
Un obstacle à la relance
La faiblesse du crédit crée un cercle difficile à briser : l’insécurité réduit l’investissement, les banques deviennent plus prudentes, les entreprises obtiennent moins de financement, produisent moins et créent moins d’emplois.
Les petites et moyennes entreprises sont particulièrement touchées, car elles disposent rarement d’importantes réserves. La BRH estime que cette situation compromet les perspectives de relance et souligne l’importance de mécanismes comme les fonds de garantie et les assurances adaptées pour réduire les risques.
À retenir
Le problème du crédit privé en Haïti n’est pas seulement un manque d’argent dans les banques. C’est surtout la difficulté à transformer l’épargne disponible en investissements productifs.
Tant que les ménages et les entreprises auront peu accès à un financement abordable, il sera plus difficile de créer des entreprises, d’augmenter la production, d’accumuler un patrimoine et de générer des emplois durables.
