Les États-Unis veulent former davantage d’ingénieurs, de scientifiques et de techniciens spécialisés dans les minerais critiques. Derrière cet objectif, qui peut sembler essentiellement éducatif, se dessine une question beaucoup plus large : celle de la capacité d’un pays à sécuriser les ressources indispensables à son industrie, à son énergie et à sa défense.
Le Département américain de l’Énergie a annoncé une initiative pouvant atteindre 100 millions de dollars pour renforcer la formation dans les secteurs de l’extraction, du traitement, de la récupération et du recyclage des minerais critiques. Baptisé PROSPECT, le programme vise notamment à doubler, en deux ans, le nombre de diplômés dans les disciplines liées aux mines, aux minerais et aux technologies associées.
Cette annonce illustre une transformation profonde de la géopolitique mondiale. Après le pétrole, le gaz et les semi-conducteurs, les minerais critiques deviennent à leur tour un élément central de la compétition entre grandes puissances.
- Les minerais critiques sont devenus un enjeu de sécurité nationale, car ils sont indispensables aux batteries, aux semi-conducteurs, à l’énergie, à l’aéronautique et à la défense.
- La Chine domine plusieurs maillons stratégiques des chaînes d’approvisionnement, notamment dans les terres rares, le gallium et le graphite, ce qui crée une vulnérabilité pour les États-Unis et d’autres économies industrielles.
- La compétition ne porte plus seulement sur les gisements, mais aussi sur le raffinage, la transformation, les compétences et la capacité des pays producteurs à conserver davantage de valeur ajoutée localement.
Pourquoi parle-t-on de « minerais critiques » ?
Un minerai n’est pas considéré comme critique simplement parce qu’il est rare. Aux États-Unis, la notion combine essentiellement deux critères : son importance pour l’économie ou la sécurité nationale et la vulnérabilité de sa chaîne d’approvisionnement.
Le lithium, le graphite, le gallium, le germanium, le cobalt, le tungstène et plusieurs terres rares entrent ainsi dans des chaînes industrielles difficiles à remplacer rapidement. Ces matériaux se retrouvent dans des technologies très différentes.
Le lithium, le nickel, le cobalt et le graphite sont notamment utilisés dans les batteries. Le gallium et le germanium interviennent dans certains semi-conducteurs et équipements électroniques. Le néodyme, le praséodyme, le dysprosium et d’autres terres rares sont utilisés dans des aimants de haute performance. D’autres minerais interviennent dans les alliages aéronautiques, les systèmes de communication, les moteurs électriques, les équipements énergétiques et les technologies militaires.
Certains de ces matériaux sont utilisés en quantités relativement faibles, mais leur absence peut perturber des industries représentant des milliards de dollars. C’est précisément ce qui leur donne leur importance stratégique.
La Chine au cœur des chaînes d’approvisionnement
La question géopolitique ne se limite pas aux réserves présentes dans le sous-sol. Un pays peut disposer de minerais sans pour autant contrôler leur transformation. Entre la mine et un moteur électrique, un missile, une batterie ou un semi-conducteur interviennent plusieurs étapes, notamment la concentration, la séparation, le raffinage, la purification, la production d’alliages et la fabrication de composants.
C’est dans ces étapes intermédiaires que la concentration mondiale devient particulièrement stratégique. Dans le cas des terres rares, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) estime que la Chine assure environ 70 % de l’extraction mondiale, 90 % de la séparation et de la transformation, ainsi que 93 % de la fabrication des aimants permanents.
Les données de l’USGS illustrent plus largement cette domination. En 2024, la Chine représentait 99 % de la production mondiale de gallium primaire, 82 % de celle du graphite naturel et environ 71 % de l’extraction mondiale de terres rares. L’Indonésie, de son côté, occupe une position particulièrement importante dans le secteur du nickel.
Pour Washington, cette concentration constitue une vulnérabilité stratégique. Selon l’USGS, en 2025, les États-Unis demeuraient fortement dépendants des importations pour de nombreux minerais critiques. Parmi les 33 minerais critiques dont ils dépendaient le plus des importations, la Chine constituait une source majeure pour 14.
Les États-Unis veulent reconstruire une chaîne complète
Washington cherche désormais à réduire cette vulnérabilité à travers une stratégie plus large combinant production nationale, raffinage, recyclage et diversification des sources d’approvisionnement.
PROSPECT s’inscrit dans cette stratégie en ciblant un élément souvent moins visible : la main-d’œuvre. L’initiative prévoit jusqu’à 100 millions de dollars pour développer les formations et les compétences nécessaires à l’extraction, au traitement, à la récupération et au recyclage des minerais critiques.
Le Département de l’Énergie estime que le secteur minier américain pourrait avoir besoin d’environ 6 000 nouveaux ingénieurs au cours de la prochaine décennie. Le programme prévoit donc des bourses, des aides financières et de nouveaux cursus universitaires afin de former davantage de spécialistes des mines, des matériaux et des technologies de transformation.
Cette politique montre qu’une chaîne d’approvisionnement stratégique ne dépend pas seulement des ressources naturelles et du capital. Elle nécessite aussi des compétences techniques capables de transformer un minerai en composant industriel.
Une nouvelle géographie des partenariats
La compétition autour des minerais critiques pourrait également modifier les relations entre grandes puissances et pays producteurs. Les États-Unis, la Chine, l’Europe et d’autres économies cherchent à sécuriser des partenariats avec des pays disposant de lithium, de cuivre, de cobalt, de nickel ou de terres rares en Afrique, en Amérique latine, en Asie et en Australie.
Pour ces pays, l’enjeu sera de savoir s’ils restent de simples exportateurs de matières premières ou s’ils parviennent à développer localement le raffinage, la transformation et la fabrication. Posséder un gisement donne une importance stratégique, mais contrôler davantage de maillons de la chaîne permet de conserver une plus grande partie de la valeur ajoutée.
En Afrique, la République démocratique du Congo et la Zambie cherchent ainsi à aller au-delà de l’exportation de matières premières. Riches notamment en cobalt et en cuivre, les deux pays ont engagé une coopération visant à développer une chaîne régionale autour des batteries et des véhicules électriques, avec l’ambition de transformer davantage de minerais sur le continent et de capter une plus grande part de la valeur générée.
Le nouveau pétrole ?
Les minerais critiques sont parfois présentés comme le « nouveau pétrole ». La comparaison permet de comprendre leur importance, mais elle reste imparfaite. Contrairement au pétrole, il ne s’agit pas d’une seule ressource consommée massivement. Certains minerais sont utilisés en petites quantités. Leur pouvoir stratégique vient surtout du fait qu’ils sont difficiles à remplacer et indispensables à certaines technologies.
Une interruption limitée de l’approvisionnement peut donc perturber une industrie dont la valeur est sans commune mesure avec celle du minerai concerné. C’est pourquoi les gouvernements parlent désormais de production nationale, de réserves stratégiques, de partenariats et de sécurité des chaînes d’approvisionnement.
L’annonce américaine de 100 millions de dollars pour former une nouvelle génération de spécialistes n’est donc qu’un élément d’une compétition beaucoup plus vaste. Les minerais critiques sont en train de devenir des actifs géopolitiques. La bataille pour les sécuriser ne se jouera pas seulement dans les mines, mais aussi dans les raffineries, les universités, les laboratoires, les usines et les accords entre États.
