Deux cent vingt ans après l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, survenu le 17 octobre 1806, la première Constitution haytienne permet de revisiter son projet pour le pays. Au-delà de l’indépendance, ce texte dessine les fondements d’un État souverain, d’une société libérée de l’esclavage et d’une économie reposant sur l’agriculture, le commerce et la protection de la propriété.
Le 17 octobre 1806, Jean-Jacques Dessalines, principal artisan de l’indépendance Haytienne et premier chef d’État du pays, était assassiné à Pont-Rouge. Chaque anniversaire de sa disparition constitue une occasion de commémorer son rôle dans la naissance d’Hayti, mais aussi de s’interroger sur la vision qu’il entendait donner à la nouvelle nation.
Pour comprendre cette vision, un document occupe une place centrale : la Constitution d’Hayti du 20 mai 1805, adoptée un peu plus d’un an après la proclamation de l’indépendance du 1er janvier 1804.
Sanctionnée par Dessalines, devenu empereur Jacques Ier, cette Constitution établit les principes fondateurs de l’Empire d’Hayti. Elle reflète à la fois les aspirations d’un peuple sorti de l’esclavage, les préoccupations sécuritaires d’un État nouvellement indépendant et les ambitions économiques de ses dirigeants.
Note de la rédaction : Dans cet article, nous avons choisi de conserver la graphie historique « Hayti », telle qu’elle figure dans la Constitution du 20 mai 1805, sanctionnée par Jean-Jacques Dessalines. Ce choix vise à respecter l’appellation employée dans ce document fondateur et à rappeler les racines historiques de notre identité nationale.
Une indépendance qui devait être irréversible
Le premier article de la Constitution affirme la création d’un État « libre, souverain et indépendant de toute autre puissance de l’univers ». Cette formulation traduit une priorité fondamentale : empêcher que le territoire et sa population retombent sous une domination étrangère.
L’article 2 proclame sans ambiguïté : « L’esclavage est à jamais aboli. » L’article 3 reconnaît la fraternité entre les citoyens et leur égalité devant la loi, tandis que l’article 4 précise que celle-ci doit s’appliquer à tous, qu’elle punisse ou qu’elle protège.
Ces dispositions montrent que l’indépendance ne devait pas seulement signifier la rupture politique avec la France. Elle devait également garantir la disparition définitive de l’ordre esclavagiste.
La Constitution comporte toutefois des mesures directement liées aux conflits de l’époque. L’article 12 interdit aux Blancs de s’établir dans le pays comme maîtres ou propriétaires, avec des exceptions prévues à l’article 13, notamment pour certains Allemands et Polonais naturalisés.
L’article 14 prévoit que tous les Haytiens soient désignés sous la dénomination générique de « Noirs », indépendamment de leur couleur.
Ces dispositions témoignent d’une volonté de construire une identité politique commune dans une société profondément marquée par les divisions raciales héritées de la colonisation.
La propriété privée comme fondement de la nouvelle société
Un aspect parfois moins évoqué de la Constitution de 1805 concerne la protection de la propriété. Son article 6 dispose : « La propriété est sacrée, sa violation sera rigoureusement poursuivie. »
Cette disposition montre que les fondateurs du nouvel État entendaient établir un cadre juridique protégeant les biens et les droits de propriété. Dans un pays dont l’économie avait longtemps reposé sur les plantations coloniales et le travail forcé, la question de la propriété était particulièrement importante.
La Constitution prévoit également la confiscation, au profit de l’État, des propriétés ayant appartenu aux anciens propriétaires blancs français. Il existait donc une distinction entre la protection générale de la propriété et la volonté de rompre avec les structures de propriété associées à l’ancien régime colonial.
Cependant, la reconnaissance constitutionnelle du droit de propriété ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de la population disposait d’un accès équitable à la terre ou aux ressources économiques.
L’agriculture et le commerce au cœur de la prospérité nationale
La dimension économique du texte apparaît particulièrement clairement dans ses dispositions générales.
L’article 21 affirme :
« L’agriculture, comme le premier, le plus noble et le plus utile de tous les arts, sera honorée et protégée. »
L’article suivant présente le commerce comme la deuxième source de prospérité des États et prévoit qu’il doit être favorisé et protégé.
Ces deux articles révèlent une orientation économique : la prospérité nationale devait reposer principalement sur la production agricole et les échanges commerciaux.
Pour les dirigeants d’Hayti en 1805, il ne suffisait pas d’avoir remporté une victoire militaire. Il fallait également préserver la capacité du pays à produire, à commercer et à disposer de ressources pour assurer son fonctionnement.
La Constitution prévoit d’ailleurs des tribunaux de commerce dans chaque division militaire, insiste sur la loyauté des transactions et garantit la protection des marchandises appartenant aux commerçants étrangers.
Ces dispositions indiquent que l’indépendance politique n’était pas envisagée comme un isolement économique. Au contraire, le nouvel État cherchait à maintenir des relations commerciales avec les nations neutres et amies, tout en affirmant sa souveraineté.
L’éducation, le travail et l’organisation de l’État
La Constitution de 1805 ne se limite pas à définir les principes politiques et économiques du pays. Elle prévoit également, dans ses dispositions générales, l’établissement d’une école publique dans chaque division militaire pour l’instruction de la jeunesse.
L’article 11 de la déclaration préliminaire dispose, pour sa part, que tout citoyen doit posséder un art mécanique. Ces deux dispositions accordent une place au savoir, à l’apprentissage d’un métier et à la formation de la population.
Sur le plan administratif, l’article 40 attribue au ministre des Finances et de l’Intérieur un vaste ensemble de responsabilités : agriculture, commerce, instruction publique, routes, hôpitaux, douanes, monnaie, domaines nationaux et comptabilité publique. Cette organisation traduit une conception étendue du rôle de l’État dans la vie économique et sociale.
La Constitution prévoit également que les ministres rendent compte régulièrement de l’utilisation des fonds qui leur sont confiés et signalent les abus constatés dans l’administration.
Retrouver l’idéal de Dessalines, adapté aux réalités du XXIe siècle
Deux cent vingt ans après l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, la Constitution de 1805 nous invite à réfléchir à une question fondamentale : qu’avons-nous fait de l’ambition nationale qui a accompagné la naissance d’Hayti ?
La liberté, la souveraineté, la protection de la propriété, l’agriculture, le commerce, l’éducation et l’organisation de l’État occupaient déjà une place importante dans ce premier texte constitutionnel. Ces orientations témoignaient d’une volonté de bâtir un pays capable de défendre son indépendance, de produire ses richesses et d’assurer son propre développement.
Retrouver l’idéal de Dessalines aujourd’hui pourrait signifier reconstruire un État capable de garantir la sécurité de ses citoyens, de faire respecter la loi, de protéger les droits et les biens, et de gérer les ressources publiques avec rigueur et transparence. Cela supposerait également de redonner une place centrale à la production nationale, de moderniser l’agriculture, de soutenir les entreprises, d’investir dans l’éducation et de créer les conditions nécessaires à l’emploi et à l’investissement.
Dans un monde profondément interdépendant, la souveraineté ne signifie pas l’isolement ni le refus de la coopération internationale. Elle implique plutôt la capacité de définir ses propres priorités, de négocier ses partenariats et de réduire progressivement les dépendances qui limitent la liberté d’action du pays.
L’héritage de Dessalines ne devrait donc pas être uniquement un objet de mémoire, mais aussi une source de réflexion pour construire l’avenir.
Chaque 17 octobre, Hayti rend hommage à celui qui a contribué de manière décisive à son indépendance. Mais au-delà des cérémonies, des discours et des monuments, une interrogation demeure : comment transformer cette indépendance conquise au prix de tant de sacrifices en une liberté réellement vécue, accompagnée de sécurité, d’opportunités et de prospérité pour la population ?
Honorer Dessalines, ce serait aussi retrouver l’ambition de bâtir une Hayti libre, souveraine, productive et prospère — non pas en retournant à 1805, mais en donnant à ses idéaux une expression adaptée au XXIe siècle.
