En 2025, l’économie haïtienne produit légèrement plus qu’en 2006. Pourtant, rapportée à la population, elle produit nettement moins. Sur une base 100 en 2006, le PIB réel total atteint environ 110 en 2025, tandis que le PIB réel par habitant tombe à environ 85.
Autrement dit, en près de vingt ans, la production réelle totale d’Haïti a augmenté d’environ 10 %, mais la production réelle par habitant a diminué de près de 15 %.
Cette divergence résume une grande partie du problème économique haïtien. Sur l’ensemble de la période, la croissance de la population a finalement dépassé celle de la production réelle. Mais cette évolution n’a pas été constante : pendant plusieurs années, Haïti avait réussi à augmenter sa production par habitant avant que ces gains ne soient progressivement effacés.
- En 2025, le PIB réel total d’Haïti reste environ 10 % supérieur à son niveau de 2006, mais le PIB réel par habitant est tombé à environ 85 sur une base 100, soit un recul de près de 15 %.
- Après une période de progression jusqu’à la fin des années 2010, les gains ont été progressivement effacés dans un contexte de crise politique, d’affaiblissement institutionnel et d’insécurité croissante.
- Les catastrophes naturelles ont fortement pesé sur l’économie, mais la faiblesse de la gouvernance et des institutions a aussi réduit la capacité du pays à limiter les dommages, reconstruire et maintenir un rebond durable.
Une progression interrompue
Entre 2006 et la deuxième moitié des années 2010, les deux courbes progressent globalement malgré plusieurs chocs majeurs. Le PIB réel total dépasse largement son niveau de départ et le PIB réel par habitant atteint lui aussi un niveau supérieur à celui de 2006. Puis la trajectoire change.
À partir de 2018-2019, la production commence à reculer. Le PIB par habitant chute encore plus rapidement et les gains accumulés pendant les années précédentes sont progressivement effacés.
Le graphique permet de voir cette rupture. Pendant la première partie de la période, le PIB total et le PIB par habitant évoluent encore globalement dans la même direction. Mais à partir de la fin des années 2010, les deux trajectoires se détériorent et le PIB par habitant décroche beaucoup plus fortement.
Cette différence est essentielle : il ne suffit pas que l’économie produise davantage qu’il y a vingt ans. Pour que la production moyenne par habitant progresse, l’économie doit également croître suffisamment vite pour suivre l’augmentation de la population.
PIB total et PIB par habitant : évoluent-ils ensemble ?
Les deux séries sont transformées en indice 100 à la première année affichée. Le graphique compare donc leurs trajectoires, pas leurs unités monétaires.
Cette chronologie est importante, car elle montre que l’appauvrissement observé aujourd’hui ne peut pas être expliqué uniquement par les catastrophes naturelles.
Au cours de ces vingt années, Haïti a pourtant subi plusieurs catastrophes majeures qui ont détruit des infrastructures, des logements et du capital productif, tout en interrompant périodiquement l’activité économique.
Ces chocs ont incontestablement pesé sur la trajectoire du pays. Mais leur fréquence et leur gravité ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer le recul prolongé de la production par habitant. La capacité d’un pays à se préparer aux catastrophes, à en limiter les dommages et à reconstruire dépend aussi de la solidité de ses institutions et de sa gouvernance.
Des catastrophes naturelles extrêmement coûteuses
En 2008, les tempêtes Fay, Gustav, Hanna et Ike ont provoqué des pertes considérables. En janvier 2010, le séisme a détruit des logements, des entreprises, des infrastructures et une partie importante des capacités administratives de l’État. Les dommages et pertes ont été évalués à environ 7.8 milliards de dollars, soit l’équivalent d’environ une année de PIB du pays à l’époque.
L’ouragan Matthew a frappé le Sud en 2016, puis un nouveau séisme majeur a touché la péninsule Sud en août 2021. Ces événements ont détruit du capital, interrompu la production et obligé le pays à consacrer des ressources considérables à la reconstruction.
Mais une catastrophe naturelle n’explique pas à elle seule l’ampleur de ses conséquences économiques.
Les catastrophes sont naturelles, mais leurs conséquences ne le sont pas entièrement
Un tremblement de terre ne peut pas être empêché. Un ouragan non plus. En revanche, la solidité des bâtiments, l’aménagement du territoire, les infrastructures, les systèmes d’alerte, les capacités de la protection civile et l’efficacité des institutions déterminent en partie l’ampleur des pertes.
Le séisme de 2010 avait notamment révélé l’insuffisance des normes de construction et de leur application, ainsi que d’importantes faiblesses dans le système national de gestion des risques.
La Banque mondiale souligne qu’Haïti a depuis amélioré certaines capacités de préparation et de réponse aux catastrophes, tout en restant très vulnérable en raison notamment de la faiblesse des infrastructures et des institutions.
Il serait donc excessif d’attribuer les difficultés économiques d’Haïti aux seules catastrophes naturelles. Les chocs sont réels, mais leur transformation en crises prolongées dépend aussi de la capacité d’un État à se préparer, à absorber les chocs et à reconstruire.
Le tournant politique de 2018
La rupture la plus nette de la trajectoire économique apparaît plutôt à partir de la crise politique qui s’intensifie en 2018. Les manifestations, les épisodes de peyi lòk, l’instabilité gouvernementale et l’affaiblissement des institutions perturbent progressivement le fonctionnement normal de l’économie.
En 2019, le FMI décrivait déjà une crise politique prolongée ayant parfois paralysé une grande partie de l’activité économique. Le PIB réel s’était contracté, tandis que l’inflation dépassait 20 % et que les recettes publiques diminuaient fortement.
La crise politique empêche également l’adoption normale des budgets, ralentit les investissements, complique l’exécution des politiques publiques et contribue au recul de l’aide budgétaire extérieure. Le FMI relevait notamment que l’absence d’un gouvernement ratifié par le Parlement avait empêché la mise en œuvre de certains programmes économiques.
Ce qui pouvait encore apparaître comme une crise politique temporaire devient progressivement une crise institutionnelle structurelle.
2020 : l’État perd encore en capacité
En janvier 2020, le Parlement cesse pratiquement de fonctionner après l’expiration des mandats d’une grande partie des parlementaires sans que les élections nécessaires aient été organisées.
Le pouvoir exécutif gouverne alors largement par décret. Les tensions entre les différentes institutions s’accentuent et la capacité de l’État à prendre des décisions bénéficiant d’une légitimité politique suffisamment large se réduit.
Quelques semaines plus tard arrive la pandémie de COVID-19, ajoutant un choc externe à une économie qui était déjà entrée en récession avant la pandémie. Cette distinction est essentielle : le COVID-19 a aggravé la situation, mais il n’en est pas l’origine.
2021 : assassinat du président et accélération de la désorganisation
L’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 marque une nouvelle étape. À l’incertitude politique s’ajoute une détérioration rapide de la sécurité. Les groupes armés renforcent progressivement leur contrôle sur certains axes routiers, quartiers et infrastructures stratégiques.
La Banque mondiale considère l’instabilité politique, la corruption, la faiblesse de l’État de droit et l’incapacité de l’État à garantir la sécurité comme des facteurs structurels de la fragilité économique d’Haïti.
Le problème économique dépasse alors largement la succession des gouvernements. Lorsqu’une entreprise ne peut plus transporter ses marchandises normalement, lorsqu’un agriculteur accède difficilement à son marché ou lorsqu’un port ou un terminal pétrolier devient inaccessible, les coûts augmentent, les échanges ralentissent et la capacité productive du pays elle-même diminue.
2022-2024 : de la crise politique à la paralysie économique
En septembre et octobre 2022, le contrôle du terminal pétrolier de Varreux par des groupes armés bloque la distribution de carburant. L’économie s’est alors pratiquement arrêtée pendant plusieurs semaines.
Le blocage se transmet à l’ensemble de l’économie, perturbant les services essentiels, l’activité des entreprises et l’approvisionnement du pays. Dans le même temps, le vide institutionnel continue de s’aggraver.
En janvier 2023, après l’expiration du mandat des dix derniers sénateurs, Haïti ne compte plus aucun élu national en fonction, une situation confirmée devant le Conseil de sécurité des Nations unies.
En 2024, les attaques contre les infrastructures publiques, les routes, l’aéroport, les ports et les forces de sécurité aggravent encore les difficultés économiques.
Selon le FMI, la criminalité et l’insécurité sont devenues suffisamment importantes pour réduire directement le potentiel de croissance du pays. Ses simulations indiquaient qu’un retour de la criminalité vers son niveau d’avant la pandémie pourrait relever la croissance économique jusqu’à environ 1.9 point de pourcentage par an sur la période 2024-2028.
Le lien entre sécurité, institutions et économie devient alors impossible à ignorer.
Sept années de recul économique
Le résultat apparaît aujourd’hui dans les données.
Après avoir atteint son niveau le plus élevé vers la fin des années 2010, le PIB réel recule presque continuellement. Pour l’exercice 2025, le FMI estimait encore une contraction du PIB réel de 3.1 %, dans un contexte marqué par les violences armées, les barrages routiers et les attaques contre des infrastructures économiques essentielles.
La conséquence cumulée est considérable. En 2025, le PIB réel total reste environ 10 % supérieur à son niveau de 2006. Mais cette production correspond désormais à une population plus importante.
Le PIB réel par habitant n’est donc plus à 100, ni même au sommet d’environ 110 atteint avant la crise. Il est retombé autour de 85. En termes simples, la production réelle par habitant est près de 15 % plus faible qu’en 2006.
Une forme d’appauvrissement que l’inflation n’explique pas
Cette observation est particulièrement importante parce qu’il s’agit ici du PIB réel, c’est-à-dire d’une mesure corrigée de l’évolution générale des prix. La baisse ne signifie donc pas simplement que la gourde vaut moins ou que les prix ont augmenté. Elle indique qu’en moyenne, la quantité de biens et de services produite par habitant a réellement diminué.
Le PIB par habitant ne mesure évidemment ni le revenu exact de chaque famille ni la répartition des richesses. Une partie de la population peut s’enrichir alors que d’autres groupes s’appauvrissent beaucoup plus rapidement.
Mais lorsqu’un pays termine une période de près de vingt ans avec un PIB réel par habitant inférieur de près de 15 % à son niveau de départ, il devient difficile de parler de progrès économique général.
Le véritable coût de l’instabilité politique
Les crises politiques sont parfois présentées comme des événements séparés de l’économie. Elles ne le sont pas.
Une année de faibles investissements réduit les possibilités de création et d’expansion des entreprises. Une route devenue dangereuse augmente les coûts de production. Une école fermée affecte la formation du capital humain. Le départ d’entrepreneurs et de professionnels peut entraîner une perte de savoir-faire et de capital. Une administration paralysée collecte moins de recettes et fournit plus difficilement les services publics. Une succession de gouvernements et de transitions accroît également l’incertitude entourant les investissements à long terme.
Pris isolément, chacun de ces effets peut sembler limité. Accumulez-les pendant plusieurs années et le pays devient progressivement moins capable de créer suffisamment de richesse pour accompagner sa croissance démographique.
C’est cette dynamique que montre le graphique : après une période pendant laquelle la production par habitant progressait, le recul économique prolongé finit par effacer les gains antérieurs et creuser l’écart entre le PIB total et le PIB par habitant.
Les catastrophes ont frappé Haïti. La fragilité a empêché le rebond de durer.
L’histoire économique des vingt dernières années ne permet pas de nier le poids des catastrophes naturelles. Le séisme de 2010 fut un choc exceptionnel. Matthew en 2016 et le séisme de 2021 ont eux aussi détruit des vies, des infrastructures et du capital productif.
Toutefois, les données montrent également quelque chose de plus profond : Haïti avait réussi à recommencer à progresser après certaines de ces catastrophes.
La dégradation la plus longue et la plus persistante intervient lorsque l’instabilité politique, le vide institutionnel, l’insécurité et l’affaiblissement de l’État deviennent eux-mêmes durables. C’est peut-être la principale leçon de ces vingt années.
Les catastrophes naturelles peuvent faire reculer une économie brutalement. La mauvaise gouvernance, l’instabilité et l’affaiblissement durable des institutions peuvent, eux, réduire la capacité d’un pays à se relever et prolonger les effets économiques des crises pendant des années. Pendant ce temps, la population continue d’augmenter. Ainsi, en 2025, Haïti produit un peu plus qu’en 2006, mais nettement moins par habitant. C’est dans cet écart que se mesure une grande partie de l’appauvrissement économique du pays.
