Depuis plusieurs décennies, les importations d’Haïti progressent beaucoup plus rapidement que ses exportations. Le résultat est visible dans la balance commerciale : un déficit autrefois relativement limité est devenu un déséquilibre de plusieurs milliards de dollars par an.
- Depuis la seconde moitié des années 1960, Haïti importe durablement plus qu’elle n’exporte, et l’écart s’est fortement élargi au fil des décennies.
- Dans les années 1980, les difficultés agricoles se cumulent avec l’éradication du kochon kreyòl, qui représentait pour de nombreuses familles paysannes un actif, une épargne et une source de revenus.
- Les baisses tarifaires et l’ouverture du marché dans les années 1980 et surtout 1990 ont favorisé une montée des importations sans développement équivalent des capacités locales de production et d’exportation.
La série historique utilisée par Haïti Économie remonte à 1965. Cette année-là, le pays enregistrait encore un léger excédent commercial. Dès 1966, le solde devient négatif et ne repasse plus dans le positif jusqu’en 2024.
Le déficit atteint environ 149 millions de dollars en 1980, 172 millions en 1990, 718 millions en 2000 et dépasse le milliard en 2006. Il atteint un sommet de 3.74 milliards de dollars en 2018. En 2024, malgré un recul, il reste très élevé à environ 2.4 milliards de dollars.
Cette évolution ne s’explique pas par une seule cause. Elle résulte d’une combinaison de facteurs : affaiblissement de la production agricole, faibles investissements productifs, dégradation des infrastructures, instabilité politique, catastrophes naturelles, faible diversification des exportations, mais aussi ouverture commerciale et programmes d’ajustement structurel.
Le tournant des années 1980 et 1990
Les difficultés de l’agriculture haïtienne étaient déjà visibles dans les années 1980. Faible productivité, dégradation des systèmes d’irrigation et des routes rurales, manque d’investissements et fragilité des exploitations limitaient déjà la capacité de production.
À cette période s’ajoute un choc majeur pour l’économie paysanne : l’éradication du cochon créole, ou kochon kreyòl, au début des années 1980 dans le cadre de la lutte contre la peste porcine africaine. Adapté aux conditions rurales haïtiennes, cet animal représentait bien plus qu’une source de viande. Pour de nombreuses familles, il constituait une forme d’épargne et de réserve financière pouvant être vendue pour payer des frais scolaires, des soins ou faire face à une urgence.
Les races introduites pour le remplacer étaient généralement plus exigeantes en nourriture, en eau, en soins et en infrastructures. Elles étaient donc beaucoup moins adaptées aux moyens de nombreux petits producteurs. La disparition du kochon kreyòl a ainsi contribué à fragiliser davantage une économie rurale déjà vulnérable.
C’est dans ce contexte que le pays commence également à libéraliser son économie. À partir de 1986, les tarifs douaniers sont abaissés et plusieurs restrictions commerciales supprimées. Cette orientation est ensuite approfondie dans les années 1990.
Le rapport du Groupe consultatif pour Haïti de 1997 décrit cette stratégie comme une transition vers un environnement de libre marché où la concurrence et la spécialisation internationale devaient jouer un rôle plus important. Il indique également que les principales exigences de l’ajustement structurel avaient été engagées, tout en reconnaissant les difficultés sociales et la nécessité de renforcer l’appareil productif.
Une ouverture rapide face à une production fragile
Le problème n’était donc pas seulement l’ouverture du marché. Il était aussi que cette ouverture intervenait alors que les producteurs haïtiens disposaient de peu de moyens pour devenir plus compétitifs.
Le cas du riz est devenu emblématique. Les protections douanières ont fortement diminué au milieu des années 1990 et les importations ont rapidement augmenté. Parallèlement, les producteurs locaux continuaient de faire face à des problèmes d’irrigation, de routes, de financement, d’accès aux intrants et de productivité.
Des produits importés moins chers pouvaient bénéficier aux consommateurs à court terme. Mais sans investissements suffisants pour renforcer la production nationale, la dépendance vis-à-vis de l’extérieur s’est progressivement accentuée.
Cette transformation apparaît également dans les données commerciales globales. Entre 1994 et 1995, les importations passent d’environ 251 à 653 millions de dollars, tandis que les exportations progressent beaucoup moins rapidement. Le déficit passe ainsi d’environ 169 à 543 millions de dollars.
Les importations progressent beaucoup plus vite que les exportations
Sur le long terme, l’écart devient considérable. Entre 1990 et 2024, les importations passent d’environ 332 millions à 3.11 milliards de dollars. Les exportations augmentent aussi, mais beaucoup moins rapidement : de 160 millions à environ 710 millions.
Haïti importe désormais une grande partie de ce qu’elle consomme, ainsi que de l’énergie, des produits manufacturés et des biens d’équipement, alors que sa capacité à générer des recettes d’exportation reste limitée.
Les transferts de la diaspora, l’aide internationale et d’autres entrées de devises permettent de financer une partie de cet écart. Dès 1997, les discussions du Groupe consultatif identifiaient d’ailleurs les transferts de la diaspora comme une importante source potentielle de devises.
Un déficit plus faible ne signifie pas toujours une amélioration
En 2024, le déficit commercial a légèrement diminué, passant d’environ 2.48 milliards de dollars en 2023 à 2.4 milliards. Mais cette amélioration apparente doit être interprétée avec prudence.
Les importations ont diminué d’environ 7.8 %, tandis que les exportations ont reculé beaucoup plus fortement, d’environ 20.9 %. Le taux de couverture des importations par les exportations est ainsi passé d’environ 26.6 % à 22.8 %.
Autrement dit, un déficit moins élevé n’est pas nécessairement le signe d’une économie plus forte. Il peut également résulter d’une contraction générale des échanges.
Reconstruire la capacité productive
L’histoire du déficit commercial haïtien ne se résume donc ni à l’ouverture commerciale ni aux programmes d’ajustement structurel. Ces politiques constituent un tournant important, mais elles se sont appliquées à une économie dont la capacité productive était déjà fragilisée et qui n’a pas suffisamment investi par la suite dans l’agriculture, les infrastructures, l’énergie, le financement productif et la transformation industrielle.
Le véritable enjeu n’est donc pas simplement d’importer moins. Il est surtout de permettre à Haïti de produire davantage, transformer davantage et exporter davantage. C’est à cette condition qu’une réduction du déficit commercial pourrait traduire un véritable renforcement de l’économie plutôt qu’une simple contraction de la demande.
