Les pays en développement font face à une pression croissante liée à leur dette extérieure. Hausse du coût du financement, faiblesse de la croissance, tensions géopolitiques et recul de l’aide au développement réduisent les ressources disponibles pour financer les services publics et les investissements.
Pour les pays les moins avancés (PMA), dont Haïti fait toujours partie, cette contrainte est particulièrement forte. Mais le cas haïtien présente une particularité : le niveau actuel de sa dette publique est relativement faible, alors que sa capacité à générer les revenus et les exportations nécessaires pour supporter une dette plus importante demeure limitée.

11 700 milliards de dollars de dette extérieure
Selon le rapport External debt sustainability and development (2025) du Secrétaire général des Nations unies, préparé par la CNUCED, la dette extérieure totale des pays en développement a atteint 11 700 milliards de dollars en 2024, en hausse de 2.6 % sur un an.
Malgré le ralentissement de l’accumulation de la dette, son coût reste considérable. Environ 1 600 milliards de dollars de service de la dette extérieure étaient dus en 2024, entre remboursement du principal et paiement des intérêts. Ces paiements mobilisent des ressources qui pourraient autrement être consacrées à l’éducation, à la santé, aux infrastructures ou à d’autres priorités de développement.
Le problème n’est donc pas seulement la quantité de dette accumulée. Il faut également regarder combien un pays doit rembourser par rapport aux ressources dont il dispose.
Les pays les moins avancés sont particulièrement exposés
La situation s’est détériorée dans les PMA. En 2024, ces pays ont consacré en moyenne environ 22.3 % de leurs recettes publiques au service de leur dette extérieure publique et garantie par l’État. Il s’agissait de la proportion la plus élevée parmi les différents groupes de pays en développement étudiés.
Parallèlement, le service de leur dette extérieure totale représentait environ 21 % de leurs recettes d’exportation. Ces ratios sont particulièrement importants parce qu’ils mesurent la dette par rapport à la capacité d’un pays à la financer.
Un pays peut ainsi avoir une dette relativement faible en dollars, mais rencontrer davantage de difficultés qu’une économie beaucoup plus endettée si ses recettes fiscales et ses exportations sont insuffisantes.
Haïti reste un pays moins avancé
Haïti est actuellement le seul pays de la Caraïbe classé parmi les pays les moins avancés par les Nations unies.
Il partage plusieurs vulnérabilités observées dans ce groupe : faibles recettes publiques, base exportatrice limitée, exposition aux catastrophes naturelles, fragilité institutionnelle et croissance économique insuffisante.
Mais les moyennes présentées dans le rapport de la CNUCED ne doivent pas être appliquées directement à Haïti. La situation de la dette haïtienne a en effet profondément changé ces dernières années.
La dette d’Haïti a fortement diminué
L’allègement de la dette envers le Venezuela a considérablement réduit le niveau d’endettement public d’Haïti.Selon l’analyse conjointe du FMI et de la Banque mondiale, la dette publique totale représentait environ 11.7 % du PIB au cours de l’exercice 2025, contre des niveaux nettement plus élevés avant l’allègement de la dette PetroCaribe.
Le FMI et la Banque mondiale considèrent ainsi la dette publique haïtienne comme soutenable dans leur scénario de référence. Cela ne signifie toutefois pas que le pays dispose d’une grande capacité d’endettement. Les mêmes institutions classent Haïti comme présentant un risque élevé de surendettement extérieur et global.Cette distinction est essentielle.
Haïti n’est pas actuellement confronté à un stock de dette publique exceptionnellement élevé. Sa vulnérabilité vient surtout de sa faible capacité à supporter davantage de dette.
Le problème des exportations
L’un des indicateurs qui inquiètent particulièrement le FMI et la Banque mondiale est le rapport entre la dette extérieure et les exportations.
Pour l’exercice 2025, le service de la dette extérieure représentait environ 4.8 % des exportations dans leur analyse. Mais ce ratio pourrait dépasser le seuil indicatif de 10 % à partir de 2028 dans le scénario de référence, notamment si les emprunts extérieurs reprennent pour financer la reconstruction et l’investissement.
Cette vulnérabilité tient en partie à la faiblesse de la base exportatrice haïtienne. Lorsque les exportations sont faibles, même une dette relativement modeste peut devenir plus difficile à servir, car le pays dispose de moins de recettes en devises pour effectuer ses remboursements internationaux.
C’est pourquoi la soutenabilité de la dette ne peut être analysée uniquement à partir du ratio dette/PIB.
Dette faible ne signifie donc pas grande capacité d’emprunt
Cette distinction est particulièrement importante pour Haïti. Un faible ratio dette/PIB pourrait laisser penser que le gouvernement dispose d’une marge importante pour emprunter afin de financer les infrastructures, l’électricité, l’agriculture ou la reconstruction.
En réalité, la capacité d’endettement dépend également :
- des recettes fiscales de l’État ;
- des exportations et autres entrées de devises ;
- du coût et de la durée des emprunts ;
- de la croissance économique future ;
- de la capacité à utiliser efficacement les fonds empruntés ;
- de l’exposition aux catastrophes et autres chocs ;
- de la stabilité des institutions et des finances publiques.
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de réduire encore davantage une dette déjà relativement faible. Il est surtout de renforcer la capacité de l’économie à supporter et à utiliser efficacement les financements nécessaires au développement.
L’aide au développement diminue également
La situation internationale devient parallèlement moins favorable. Selon le rapport de la CNUCED, les pays membres du Comité d’aide au développement ont versé 7.3 % de moins d’aide publique au développement en 2024 qu’en 2023.
L’aide représentait environ 0.3 % du revenu national brut des pays donateurs, soit moins de la moitié de l’objectif international de 0.7 %.
Les mécanismes spécifiquement liés à la dette se sont également fortement contractés. L’aide publique consacrée à l’annulation, la restructuration, le rééchelonnement ou le refinancement de dettes est tombée à seulement 270 millions de dollars en 2023, son niveau le plus bas enregistré selon le rapport.
Pour les pays les plus vulnérables, cela signifie moins de financements concessionnels et moins de possibilités de soulagement lorsque leur dette devient difficile à supporter.
Pour Haïti, la question est de savoir comment financer le développement
Le cas d’Haïti illustre finalement un paradoxe. Le pays a besoin d’investissements considérables dans les infrastructures, l’énergie, la sécurité, la production et les services publics. Pourtant, malgré un niveau de dette publique relativement faible, sa capacité à emprunter demeure limitée par la faiblesse de ses recettes, de ses exportations et de sa croissance économique.
L’objectif ne devrait donc être ni d’éviter systématiquement la dette ni de considérer un faible ratio d’endettement comme une invitation à emprunter massivement. La question centrale est plutôt : quels financements Haïti peut-il mobiliser, à quelles conditions, et pour quels investissements capables d’accroître durablement sa capacité productive et ses recettes futures ?
Une dette contractée pour financer des investissements productifs, à des conditions concessionnelles et dans un cadre de gestion rigoureux, n’a pas les mêmes conséquences qu’une dette coûteuse utilisée pour financer des dépenses sans rendement économique durable. Pour Haïti, c’est probablement là que se situe le véritable enjeu entre dette et développement.
