Le dollar américain ne circule pas seulement aux États-Unis. Dans de nombreux pays, les particuliers, les entreprises et les institutions financières détiennent des billets américains pour épargner, effectuer des transactions ou se protéger contre l’instabilité de leur monnaie nationale.
L’ampleur du phénomène est considérable. En juin 2026, environ 2 469.6 milliards de dollars de billets de la Réserve fédérale et de pièces se trouvaient en circulation, selon les données de la Réserve fédérale. Il est toutefois impossible de savoir précisément où se trouve chaque billet.
La dernière estimation détaillée publiée par des économistes de la Réserve fédérale indique qu’au premier trimestre 2025, plus de 1 000 milliards de dollars en billets américains étaient détenus à l’étranger, soit approximativement la moitié de la valeur totale des billets en circulation. La Fed précise elle-même que cette estimation pourrait être conservatrice.
Autrement dit, une partie considérable des dollars physiques émis par les États-Unis ne se trouve pas aux États-Unis.
Pourquoi le dollar est-il autant utilisé dans le monde ?
Cette demande internationale s’explique en partie par la confiance accordée au dollar comme réserve de valeur. Dans les pays confrontés à une inflation élevée, à une forte dépréciation de leur monnaie ou à une instabilité économique et politique, les ménages peuvent préférer conserver une partie de leur épargne en dollars.
Contrairement à un compte bancaire ou à certains actifs financiers, un billet peut également être détenu directement, sans intermédiaire financier.
La Réserve fédérale souligne depuis longtemps que le dollar physique est recherché à l’étranger notamment en raison de sa stabilité relative, de sa reconnaissance internationale et de sa large acceptation. Mais l’importance mondiale du dollar dépasse largement les billets en espèces.
En 2024, le dollar représentait encore environ 58 % des réserves de change officielles déclarées dans le monde, contre 20 % pour l’euro. Il joue également un rôle dominant dans le financement international, les opérations de change et les paiements transfrontaliers.
En 2026, la Réserve fédérale continue de décrire le dollar comme la principale monnaie utilisée dans les transactions de change, les paiements transfrontaliers, les réserves officielles et le financement international.
Bretton Woods a renforcé le rôle international du dollar
L’importance actuelle du dollar trouve une partie de ses racines dans le système monétaire mis en place après la Seconde Guerre mondiale. En juillet 1944, les représentants de 44 pays réunis à Bretton Woods, aux États-Unis, ont conçu un nouveau système monétaire international.
Dans ce système, les monnaies participantes étaient maintenues à des taux fixes mais ajustables par rapport au dollar, tandis que le dollar était lui-même convertible en or au prix de 35 dollars l’once pour les règlements officiels internationaux. Le système a contribué à placer le dollar au centre des règlements internationaux et à consolider une position que la monnaie américaine avait déjà commencé à acquérir auparavant.
Cette convertibilité en or a pris fin en 1971, lorsque le président Richard Nixon a suspendu la conversion du dollar en or. Le système de Bretton Woods a ensuite laissé place à un environnement de taux de change beaucoup plus flexibles. La disparition du lien avec l’or n’a toutefois pas fait disparaître le rôle international du dollar.
Plusieurs pays utilisent directement le dollar américain
Dans certains pays, le dollar ne sert pas seulement pour l’épargne ou le commerce international. Il constitue la monnaie utilisée dans l’économie nationale.
Le FMI identifie notamment sept économies souveraines utilisant le dollar américain dans un régime sans monnaie nationale distincte comme principal moyen légal de paiement :
- l’Équateur ;
- El Salvador ;
- le Panama ;
- les Îles Marshall ;
- les États fédérés de Micronésie ;
- les Palaos ;
- le Timor-Leste.
Les situations institutionnelles ne sont pas toutes identiques. Le Panama, par exemple, conserve le balboa pour les pièces de monnaie, tandis que les billets utilisés sont essentiellement des dollars américains. À cela s’ajoutent plusieurs territoires où le dollar américain est également la monnaie utilisée officiellement.
Il faut donc distinguer la dollarisation officielle, où le dollar fait partie du système monétaire légal, de la dollarisation partielle ou de fait, dans laquelle un pays conserve sa propre monnaie mais où le dollar occupe néanmoins une place importante.
Haïti est fortement dollarisé, mais la gourde reste la monnaie nationale
Haïti appartient à cette deuxième catégorie. Le dollar américain n’a pas cours légal en Haïti, rappelle la Banque de la République d’Haïti (BRH). La gourde reste la monnaie nationale. Cela n’empêche pas le dollar d’occuper une place très importante dans l’économie.
Dans un document publié en 2025 sur la double circulation monétaire, la BRH indique qu’une partie significative des biens et services peut être libellée en dollars ou avoir des prix en gourdes directement indexés sur le dollar. La banque centrale cite notamment les automobiles, les terrains et l’immobilier parmi les transactions où le dollar joue un rôle particulièrement important.
La dollarisation est encore plus visible dans le système bancaire. Le rapport du FMI publié en mai 2026 montre que les dépôts en devises représentaient encore environ 64 % du total des dépôts bancaires dans les indicateurs récents du système financier haïtien. Le crédit en devises représente lui aussi une part importante des prêts.
Haïti n’est donc pas officiellement dollarisé comme l’Équateur ou le Panama, mais son système financier et une partie de son activité économique restent fortement liés au dollar.
Pourquoi garder des dollars plutôt que la monnaie locale ?
La dollarisation partielle apparaît généralement lorsque les agents économiques recherchent une monnaie qu’ils considèrent comme plus stable pour conserver leur patrimoine ou fixer des prix.
Imaginons qu’un ménage détienne une épargne de 100 000 gourdes et anticipe une forte dépréciation de la monnaie. Il peut choisir de convertir une partie de cette épargne en dollars afin d’essayer de préserver sa valeur.
Les entreprises peuvent avoir une motivation similaire. Une entreprise qui importe des marchandises et doit régulièrement payer ses fournisseurs en dollars peut vouloir conserver des dépôts en devises plutôt que de convertir des gourdes chaque fois qu’elle effectue une commande.
Cette demande contribue à expliquer pourquoi des quantités considérables de billets américains sont conservées en dehors des États-Unis.
Le dollar physique joue aussi un rôle dans l’économie illicite
La large acceptation du dollar et la difficulté à retracer certaines transactions en espèces présentent cependant un autre aspect. Les espèces peuvent être utilisées pour le blanchiment d’argent, le trafic de drogue et d’autres activités criminelles.
Le Département du Trésor américain souligne que les organisations criminelles continuent d’utiliser les espèces parce qu’elles offrent notamment anonymat, stabilité et large acceptation. Le transport clandestin de grandes quantités de billets à travers les frontières reste également une méthode de blanchiment. Il serait toutefois excessif de présenter le dollar en espèces comme le moyen privilégié de toutes les transactions internationales illicites.
Les réseaux criminels utilisent aujourd’hui de nombreux instruments : espèces, sociétés-écrans, immobilier, transferts bancaires, commerce international, services financiers et actifs numériques.
Plus qu’une monnaie américaine
Le volume de dollars détenus hors des États-Unis illustre finalement une particularité du système monétaire international : la demande de monnaie américaine dépasse largement les besoins de l’économie américaine elle-même.
Le billet de dollar sert simultanément de moyen de paiement, d’instrument d’épargne et de protection contre l’instabilité dans de nombreuses économies.
Cette situation procure également un avantage aux États-Unis. Lorsqu’un billet de 100 dollars est conservé pendant des années à l’étranger, son détenteur a essentiellement fourni 100 dollars aux États-Unis en échange d’un morceau de papier qui ne verse aucun intérêt. La Réserve fédérale bénéficie ainsi d’un revenu de seigneuriage lié à la demande internationale de billets américains. Et malgré la montée d’autres monnaies et des paiements numériques, le dollar conserve une position dominante.
