La Banque mondiale estime qu’Haïti dispose encore d’atouts économiques sur lesquels construire une reprise, malgré plusieurs années de contraction et une crise sécuritaire persistante. Dans un nouveau rapport, l’institution identifie quatre défis prioritaires : créer des emplois, gérer les déplacements de population, réduire la vulnérabilité liée aux transferts de la diaspora et renforcer l’accès aux marchés d’exportation.
- L’agriculture emploie près de la moitié de la population active, mais reçoit moins de 1 % du crédit formel.
- Les déplacements de population et l’insécurité perturbent l’activité économique, les chaînes logistiques et l’accès aux services.
- La Banque mondiale recommande notamment de préparer des investissements dans les corridors économiques du Nord et du Sud, tout en considérant la reconnexion économique de Port-au-Prince comme l’un des défis les plus difficiles à court terme.
Une économie affaiblie, mais avec des atouts
Dans son nouveau rapport Haïti : Trajectoires de croissance face à des risques accrus, la Banque mondiale dresse un constat difficile de la situation économique du pays, tout en estimant qu’une reprise reste possible.
L’économie haïtienne a enregistré sept années consécutives de contraction jusqu’en 2025. Selon les données de la Banque mondiale, le PIB réel s’est encore contracté de 2,7 % en 2025.
L’institution met toutefois en avant plusieurs atouts : une population active jeune, la proximité géographique avec de grands marchés internationaux et le potentiel de certaines filières agricoles d’exportation.
Pour la Banque mondiale, l’enjeu consiste donc à préserver et développer ces capacités tout en tenant compte d’un environnement sécuritaire particulièrement contraignant.
1. Créer davantage d’emplois
La création d’emplois constitue le premier défi identifié. La Banque mondiale établit notamment un lien entre le manque d’opportunités économiques, particulièrement pour les jeunes, et la fragilité du pays. L’emploi devient ainsi non seulement une question économique, mais aussi un élément de stabilisation.
Le potentiel agricole occupe une place importante dans cette analyse. Des produits comme le cacao, le vétiver, la mangue et le café pourraient contribuer davantage aux exportations et aux revenus ruraux.
Mais le financement constitue un obstacle majeur : alors que l’agriculture emploie près de la moitié de la population active, elle reçoit moins de 1 % du crédit formel.
2. Faire face aux déplacements de population
Le deuxième défi concerne les mouvements de population provoqués notamment par l’insécurité. Les personnes déplacées à l’intérieur du pays représentent environ 12 % de la population, selon le rapport.
Ces déplacements ont des conséquences économiques importantes : perte d’emplois et de logements, perturbation des circuits commerciaux, pression supplémentaire sur les communautés d’accueil et difficultés d’accès aux services essentiels.
La question ne consiste donc pas uniquement à répondre à une urgence humanitaire. Une éventuelle amélioration de la sécurité nécessiterait également de faciliter la réintégration économique des populations déplacées ou retournant dans leurs zones d’origine.
3. Réduire la vulnérabilité liée aux transferts de la diaspora
Les transferts de fonds constituent depuis longtemps l’une des principales sources de devises pour Haïti. Ils jouent également un rôle essentiel dans les revenus de nombreux ménages. Cette dépendance représente cependant une vulnérabilité.
Les changements dans les politiques migratoires des pays d’accueil, particulièrement aux États-Unis, pourraient affecter à la fois le nombre d’Haïtiens vivant à l’étranger et les montants transférés vers le pays.
La Banque mondiale considère donc la volatilité potentielle de ces flux comme l’un des risques que le pays doit intégrer à sa stratégie économique.
4. Préserver et élargir l’accès aux marchés internationaux
Le quatrième défi concerne les exportations. Pour une économie disposant d’un marché intérieur limité, l’accès à de grands marchés étrangers peut jouer un rôle important dans la création d’emplois et le développement de secteurs productifs.
La proximité avec les États-Unis constitue notamment un avantage géographique pour Haïti. L’enjeu consiste à préserver les débouchés existants tout en développant de nouvelles possibilités d’exportation.
Cette question concerne le textile, mais également les produits agricoles à plus forte valeur ajoutée identifiés par la Banque mondiale.
Miser sur le Nord et le Sud
Au-delà de ces quatre défis, le rapport propose une approche géographique de la reprise. La Banque mondiale recommande notamment de préparer un programme d’investissements chiffré pour les corridors économiques du Nord et du Sud, susceptible d’être mis en œuvre rapidement.
L’idée est importante dans le contexte actuel : une partie de l’investissement et de l’activité économique pourrait être développée dans les régions où les conditions permettent encore la production, le transport et les échanges.
La situation de Port-au-Prince demeure toutefois centrale. Bernard James Haven, économiste principal de la Banque mondiale pour Haïti, considère la reconnexion de la capitale comme le défi le plus difficile et la contrainte la plus importante à court terme pour la reprise.
Des réformes possibles malgré la crise sécuritaire ?
La Banque mondiale estime que certaines réformes économiques et institutionnelles peuvent être engagées parallèlement aux efforts visant à rétablir la sécurité. Elle cite notamment la préparation d’investissements régionaux, le soutien aux secteurs productifs et certaines réformes macroéconomiques et institutionnelles.
Haïti Économie émet toutefois une réserve importante sur cette approche dans le contexte politique actuel. Si certaines mesures techniques ou administratives peuvent être nécessaires pour assurer le fonctionnement de l’État, nous sommes sceptiques quant à la capacité et à la légitimité des autorités actuelles à entreprendre des réformes structurelles majeures susceptibles d’engager durablement l’avenir économique du pays.
Une réforme ne se mesure pas uniquement à son contenu. Sa mise en œuvre, les institutions qui la portent, les mécanismes de contrôle et la confiance de la population sont également déterminants pour savoir qui en bénéficiera réellement.
Dans ces conditions, Haïti Économie considère que la priorité des autorités actuelles devrait être le rétablissement de la sécurité et la création des conditions permettant le retour à un gouvernement disposant d’une légitimité démocratique. Les grandes réformes économiques et institutionnelles nécessaires au pays pourraient alors être débattues, adoptées et mises en œuvre par des autorités disposant d’un mandat populaire et davantage en mesure d’en assumer la responsabilité devant la population.
Cela ne signifie pas qu’Haïti doive attendre pour préparer sa reconstruction économique. Les données peuvent être améliorées, les projets d’investissement préparés, les besoins identifiés et différentes options de politiques publiques étudiées dès maintenant. Mais préparer les réformes et engager le pays dans des transformations structurelles de long terme sont deux choses différentes.
